Lacunes urgentes dans la lutte contre la censure et la fragmentation de l’Internet

Déclaration de Michel Lambert, eQualitie pour le Réseau politique sur la fragmentation de l’Internet (PNIF) lors de l’IGF 2025, le 27 juin à Oslo, Norvège

Merci de m’avoir invité.

eQualitie est une organisation canadienne à but non lucratif qui développe des technologies open source pour soutenir la résilience numérique et communautaire, en particulier dans les environnements touchés par la censure, la surveillance et l’isolement des réseaux.

Nous organisons la série de conférences internationales SplinterCon, qui rassemble des chercheurs, des développeurs, des entrepreneurs technologiques et des défenseurs de la liberté sur Internet afin de faire face aux défis croissants de la fragmentation de l’Internet, souvent appelée « splinternet ». Cet événement examine les réalités émergentes telles que le contrôle et la censure de l’information sur les réseaux nationaux, tout en présentant des outils innovants qui aident les gens à contourner les restrictions.

À ce titre, nous travaillons directement avec les communautés touchées par les coupures de réseau, le filtrage et la répression numérique ciblée.

De notre point de vue, il existe deux lacunes urgentes et insuffisamment traitées qui nécessitent l’attention immédiate de notre communauté

La première lacune : la normalisation politique du contrôle des réseaux

Les outils de censure, de surveillance et de fragmentation ne sont plus exceptionnels : ils deviennent des instruments de gouvernance normalisés. Nous assistons à un changement mondial où le contrôle de l’accès à Internet est de plus en plus assimilé au pouvoir souverain de l’État.

Ce phénomène ne se produit pas à la marge, mais à grande échelle.

Et pourtant, même au cours de cette semaine de discussions de haut niveau sur la gouvernance de l’Internet, la censure et les coupures sont largement absentes de l’ordre du jour. L’IA a dominé les conversations, tandis que les urgences en matière de droits humains en temps réel ont été négligées :

  • Aucune discussion officielle n’a eu lieu sur la récente coupure totale de l’Internet en Iran, qui a touché près de 90 millions de personnes.
  • Aucun engagement sérieux n’a été pris concernant la restriction actuelle de l’accès des Palestiniens aux réseaux 2G, une ghettoïsation numérique qui persiste depuis des années.

Ces deux exemples ne sont pas des incidents isolés. Ils s’inscrivent dans une tendance mondiale qui se poursuivra, à moins que nous n’agissions.

Des initiatives telles que le Forum sur les meilleures pratiques pour la protection des ressources Internet essentielles dans les situations de conflit sont les bienvenues, et nous avons l’intention de les soutenir. Mais elles doivent être élargies, approfondies et ancrées dans la réalité.

Si nous voulons « ne laisser personne de côté », ce mantra doit s’appliquer même lorsque les gouvernements décident de fermer l’internet à des fins politiques.

Dans ce contexte, le Global Digital Compact (GDC), bien que présenté comme une feuille de route pour une gouvernance de l’internet fondée sur les droits, risque en fait de légitimer la fragmentation. En consacrant la souveraineté nationale sur les internets nationaux, il pourrait involontairement servir de couverture aux fermetures et à la répression menées par les États. Il faut remédier à cela !

Nous devons veiller à ce que l’intégration des droits humains dans la gouvernance numérique ne soit pas qu’une simple déclaration rhétorique. Nous avons besoin de mécanismes qui rendent plus difficile – et plus coûteux – la fermeture d’Internet par les gouvernements.

Une étude de cas : la fragmentation contrôlée en Iran

Au cours des dix derniers jours, l’Iran a fait preuve d’un nouveau niveau de sophistication dans la fragmentation du réseau contrôlée par l’État. Comme l’a déclaré le directeur du projet Ainita :

« Nous avons subi quatre coupures totales depuis 2009. À chaque fois, le régime a appris. Aujourd’hui, après 16 ans d’essais et d’erreurs, il est capable de gérer la situation avec succès. »

Grâce au Réseau national d’information (NIN), l’Iran a garanti l’accès à ses services publics, à ses banques et à ses systèmes de messagerie interne, même pendant les coupures totales au niveau mondial. Depuis l’extérieur du pays, les familles et les amis sont coupés du monde. WhatsApp, Signal, la résolution DNS, même les simples plateformes de messagerie deviennent inaccessibles.

C’EST LA FRAGMENTATION TOTALE

Mais certains outils ont fonctionné :

  • Toosheh : un système de diffusion de fichiers par satellite a connu une forte augmentation du nombre d’utilisateurs, le contenu passant à l’actualité en temps réel et augmentant en fréquence.
  • Ceno Browser : un outil peer-to-peer utilisant BitTorrent et Ouinet a continué à distribuer du contenu mis en cache dans les provinces iraniennes.
  • Matrix Servers : eQualitie et ses partenaires ont déployé des serveurs Matrix au sein de l’infrastructure iranienne afin de permettre une communication interne sécurisée.
  • Delta Chat : a continué à fonctionner via des serveurs SMTP locaux, malgré un filtrage de plus en plus important.

Ces outils doivent être promus avant que les coupures n’aient lieu, ce qui nécessite des investissements pour se préparer et une innovation continue.

Cela nous amène à la deuxième lacune ! : L’effondrement du financement de la liberté sur Internet

Ce n’est un secret pour personne que les États-Unis ont été le principal bailleur de fonds des efforts mondiaux en faveur de la liberté sur Internet, avec une contribution annuelle de près de 250 millions de dollars. Selon des estimations récentes, jusqu’à 80 % de ce financement serait supprimé à partir de 2025.

Cela crée un vide énorme au pire moment possible.

Sans une action immédiate de la part d’autres gouvernements (Canada, États membres de l’UE et autres alliés), nous risquons de perdre des infrastructures, des outils et des réseaux essentiels qui permettent aux citoyens de rester connectés et en sécurité.

À court terme, cela signifie :

  • Stabiliser le financement des outils essentiels avant qu’ils ne disparaissent
  • Soutenir les services d’assistance locaux, les centres de formation et les versions adaptées des outils de contournement de la censure
  • Cartographier l’impact réel des coupes budgétaires afin d’orienter les décisions intelligentes et urgentes à prendre au cours des six prochains mois
  • Réduire les formalités administratives : ce n’est pas le moment de se laisser ralentir par la bureaucratie.

À long terme, cela signifie :

  • Considérer la résilience numérique comme une infrastructure essentielle.
  • Soutenir des alternatives ouvertes, interopérables et souveraines aux géants de la technologie.
  • Intégrer le chiffrement et la confidentialité comme des droits fondamentaux.
  • Intégrer des stratégies de résilience, notamment des outils, des formations et des mesures d’intervention rapide, dans la politique étrangère, l’aide humanitaire et le financement national de l’innovation.

Conclusion

Les coupures numériques ne sont plus rares ni extrêmes : elles font désormais partie des stratégies politiques numériques. Si nous ne les prenons pas au sérieux, nous continuerons à voir des communautés vulnérables coupées du monde, réduites au silence et laissées pour compte.

Nous avons besoin de ressources et de mécanismes de responsabilisation pour faire face à cette situation. L’avenir d’un internet véritablement ouvert, résilient et fondé sur les droits en dépend.